"Philippe Aïni, du corps au signe"

par Louis Porquet.

Quand un peintre a trouvé sa voie, l'important pour lui est de ne pas s'y perdre en s'y maintenant à tout prix. Pour provocante qu'elle puisse paraître la formule vaut pour beaucoup d'artistes qui, adulés dans leurs travaux, finissent par obéir à de dangereux automatismes, multipliant à l'infini les oeuvres par lesquelles leur est venue la reconnaissance espérée. Aïni, comme tant d'autres, aurait pu se complaire dans cette répétition sans fin, d'autant qu'il rencontrait un succès tout à fait enviable. Il a préféré s'arrêter, mettre un terme à sa production antérieure, ne trouvant plus de plaisir à reproduire ce qu'il faisait. L'ennui, c'est que cette pause dura sept mois, intermède plutôt long pour un homme tout en nerfs, peu habitué à dételer. Mais la liberté d'un artiste consiste à pouvoir décider du chemin vers lequel il a envie de s'engager, quitte à surprendre ceux qui l'ont placé là où il est. Le seul reniement condamnable serait alors de ne pas suivre l'appel de la sincérité.

Echafaudage de l'Histoire (détail) - 2009

C'est aux Etats-Unis que naquirent les prémices du changement.

"Tout m'était devenu futile et presque mécanique, explique Aïni. Je ne pouvais plus me supporter. Je commençais même à me détester. Un jour, en Amérique, je me suis inventé un discours, un langage spontané de signes qui, je ne le savais pas encore, allait devenir mon alphabet. Cet essai est resté quatre mois sur le sol, à l'état de demi abandon. Et puis je me suis mis à oublier la peinture. J'étais dans un état vraiment particulier. Je me suis alors souvenu de l'école où je passais d'ailleurs pour un cancre. Avec le temps, l'ampleur qu'a peu à peu pris ce travail m'a redonné confiance, m'apportant la sérénité. Alors que les galeries boudaient cette nouvelle orientation, d'autres lieux comme les musées d'art s'ouvrirent à mes oeuvres nouvelles. Travailler est pour moi une manière de respirer. Le seul fait d'en parler me fait dresser les poils le long du corps. Mon atelier est un refuge. Je peux y développer une force peu commune, une énergie que je ne peux trouver ailleurs. Habituellement, je ne suis pas du genre patient. Mais quand je suis devant la tâche, le temps prend une toute autre dimension. Il m'obsède beaucoup moins. Dans les nouvelles séries que je montre pour la première fois au public de la région, j'ai mené avec la couleur un travail important. Parfois, les signes tracés deviennent presque des figures du zodiaque. La lecture demeure à imaginer. J'en laisse le soin au spectateur."

A propos de ces travaux, peut-on vraiment parler de rupture radicale ? Quiconque prendrait le temps d'y regarder de près verrait, dans les travaux de naguère, l'annonce discrète des dernières toiles, le caractère vociférant étant ici gommé, mis à bonne distance critique. De quoi sont faits ces signes, sinon d'une multitude de personnages réduits à des figures qui ne sont pas sans rappeler les hiéroglyphes et l'origine probable de certaines langues. Les postures de ces corps capables de contorsions parfois acrobatiques nous rappellent à quel point tout chez Aïni part de l'Homme, de la Femme, de leurs joutes amoureuses, du Désir, perpétuellement renaissant.

"On dirait que des pensées sortent des personnages" se plaît-il à nous dire et nous le suivons volontiers. L'un des tableaux ne compte pas moins de 1600 signes, ce qui donne une idée du travail de l'artiste qui utilise toujours sa fameuse bourre à matelas à laquelle est parfois associée la toile striée du même nom. Le lit, lieu de fusion de deux intimités, est évoqué en filigrane, mais l'intention d'Aïni est des plus salutaires. "J'ai inventé un alphabet de paix, inexploitable par le système car seulement accessible à l'être."

Si les galeries sont déroutées par les travaux récents d'Aïni, les collectionneurs, pour leur part, n'ont guère eu de peine à le suivre. C'est notamment le cas du Dr Hubault, ophtalmologue auprès de la clinique Mathilde à Rouen, qui n'a pas hésité à lui passer commande de trois oeuvres originales. Une peinture conforme aux nouvelles orientations du peintre, et deux sculptures très audacieuses : un lavabo en forme de corps humain et un impressionnant portemanteaux à deux bras et six mains, éléments bien sûr destinés à recevoir des vêtements. Cet engagement des plus hardis souligne toute la confiance de ce commanditaire qui ne craint pas de perturber les habitudes des usagers. L'effet de surprise passé, il y a fort à parier qu'ils apprendront à vivre avec ces hôtes étranges qui leur rappelleront, à chaque instant, leur condition humaine.

"J'ai trouvé cette espèce de folie stimulante, déclare Aïni, car le Dr Hubault m'a totalement laissé le champ libre."
C du latin à la texto (détail) - 2009
Intérieur traduit - 2009

Si la peinture et la sculpture demeurent deux enjeux importants pour l'artiste, le domaine de la mode le mobilise de plus en plus, au point même qu'il a dû s'adjoindre l'assistance de deux couturières, un peu intriguées, il est vrai par ses orientations inattendues. Là encore, les matelas et leur contenu constituent l'un des ingrédients des vêtements inédits qu'il crée dans le silence de l'atelier. Il y adjoint parfois des couvertures, des corsets, des filets de pêche et même, à l'occasion, des traînes de cinq ou six mètres de long. Totalement extérieur à l'univers des couturiers, Aïni s'exprime d'abord en artiste, trop heureux de pouvoir vêtir et sculpter le corps des femmes de tout âge. "Je vais même faire des robes avec mon alphabet, explique-t-il. Chacun de ces vêtements est cousu à la main. Je m'amuse bien, mais j'y crois et la présence des filles qui viennent poser m'est un aiguillon fabuleux." Quelques titres, pris au hasard, donneront au lecteur une idée de la fantaisie de ce styliste hors pair : Robe corset et sac à main assemblé, robe de bourre, robe chauffante, robe cerceau avec chapeau assorti, robe dessus de cheminée, robe "du monde au balcon"... La plupart de ces créations laissent avantageusement apparaître certaines parties du corps (sein, hanche, abdomen) ce qui ne manque pas de piment.

"Je fais tout ça pour le bonheur et la beauté des femmes, commente l'artiste. Le défilé que nous organisons le 1er mars à 18h est conçu comme un grand spectacle, avec son côté théâtral et festif. Il aura lieu au Matahari, 15 rue de la Petite Cité, à deux pas de la Mairie d'Evreux. Une douzaine de mannequins y présenteront cinquante robes au public. Quatorze artistes participeront à l'évènement à travers des oeuvres plastiques et l'un des défilés traversera la rue. Ce sera vraiment un temps fort auquel j'emploie actuellement le meilleur de mes forces."

On peut, en toute logique, s'attendre à des surprises avec un invité de la trempe de Philippe Aïni.