"Aïni, un artiste singulier"

par Louis Porquet, écrivain et poète, le 24 Décembre 2001.

Aïni dans l'atelier - 1996

La peinture de Philippe Aïni a recours à un ingrédient relativement inattendu dans le monde artistique : la bourre à matelas. Usant de cette substance mêlée de colle comme d'une pâte malléable, il en a fait un matériau d'une stupéfiante plasticité. Répandue sur la toile selon les besoins de la cause, elle devient la chair même de ses personnages tourmentés. Et de combien d'épreuves ne transpire-t-elle pas dans les mains de l'artiste livré à ses chimères, ses doutes et ses angoisses ?

Phonétiquement déjà, le mot se charge de sens multiples : la bourre, que l'oreille insidieusement rapproche d'un autre substantif, labour, cette mise à nu de la glèbe en vue des rituelles semences, renvoie inéluctablement au lit, lieu du sommeil profond, de la pensée horizontale et des plus voluptueuses caresses, minuscule territoire où la prodigue semence de l'homme jaillit au paroxysme de l'étreinte, porteuse de la merveille ou du désastre, selon l'état secret de son cœur. Or, Aïni, précisément, ne cesse de nous parler d'amour, de fusion et de mort. La femme, dont il ressent l'évidente supériorité créatrice -car elle seule donne la vie quand l'homme ne fait, le plus souvent, que l'avilir par son affligeant besoin de domination- la femme est à la fois à l'origine et aux confins de tout désir. Son ventre est la matrice nébuleuse, le creuset d'ombre où s'élabore l'avenir, la sauvegarde des fils d'Adam, cet étourdi qui délaissa l'arbre de vie pour l'arbre du savoir, la jouissance pour l'agitation. La femme est, plus que l'homme, indispensable au renouveau de l'espèce, mais elle est, en retour, meurtrie, suppliciée, sacrifiée au grand mythe de l'activisme planétaire, brûlée vive sur l'autel des petits empires éphémères qui la laissent, presque toujours, en dehors des rêves brutaux et des vaines ambitions de l'homme. Peu de princes ont l'inspiration de nous laisser un Taj-Mahal. Peu de princes ont l'Amour pour guide dans la conduite de leurs actions.

Quoi qu'il en soit, la femme est pour jamais au cœur de l'univers. "C'est de là que je viens et c'est là que je veille sans cesse à retourner", nous dit à son propos le peintre, d'une voix chaude où subsiste la lumière exaltée du sud-ouest. Quel contraste, à première vue, entre ce commentaire si généreux, si absolu, et l'ironie dévastatrice qui émane de son œuvre. On dirait qu'Aïni s'applique à ne peindre, à ne sculpter que notre aveuglement congénital, faisant de la civilisation un pur objet de carnaval. Mais la fête, chez lui, arbore un goût amer, pour ne pas dire macabre. Ainsi, comparant l'existence à un fleuve, il voit l'humanité dérivant sur un frêle esquif, incapable d'apercevoir la beauté exquise de ses rives.

Est-il mystique ? Chrétien ? Rien ne le prouve dans son discours. Il ressent le destin des hommes comme un immense gâchis, une masochiste parodie du vrai pouvoir qui jamais ne s'applique à asservir le monde mais se dévoue à célébrer sa beauté la plus impalpable. Aïni a sans doute quelque chose à voir par son style, bien plus proche de Francis Bacon. Torturés, sans repères, ses homoncules s'égarent au beau milieu des eaux saumâtres, incapables de s'accorder le repos qui les sauverait, ce reconstituant souverain.

Tout dans l'œuvre du peintre exprime cette inquiétude, à la manière d'un exorcisme, évacuant du présent l'angoisse qui ruine toute chance d'accomplissement. S'il touche du doigt la zone ténébreuse de l'être, c'est pour mieux nous montrer nos errances, à l'image de l'Enfer de Dante. Et l'errance n'est jamais éloignée de l'erreur.

Les Chauves-Sourds - 2001

Aïni sait combien la vie est un don précieux de présence, de partage infini, d'amour. Quiconque l'ignore est condamné à dériver sans feu ni lieu.