"Aïni, cette brute miséricordieuse"

par Frédéric Roulette,
Directeur artistique de la galerie les Singuliers (Paris).

Aïni dans l'atelier - 1998

Voir Aïni et s'ouvrir à la vie, pénétrer les corps mis à nu, puis rester là, dans l'âtre de l'existence, pour y découvrir l'androgyne moustachu, le Rubens défroqué, grand inventeur d'humeurs fécondes, maître artificier de la magnificence charnelle et de toutes ses déjections ; Aïni l'adorateur impénitent de l'humanité sous tous ses orifices.

Héros rabelaisien, cervantesque, Aïni pourfendit un jour la masse de ses rêves et, du matelas éventré, extirpa la dive bourre, paille christique, qui devait donner glaise aux destinées de son œuvre. Depuis il enlace ses chimères en des torrents de peinture et de boue.

Alchimiste plutôt que plasticien, il pétrit, contraint, révèle les méandres de nos êtres discontinus. Cette femme qu'il devient lorsqu'il touche au divin n'a de cesse d'être en couche ; toile, céramique, sculpture, chacune porte en elle la vertigineuse beauté de la chair éveillée.

Farandole de guerrières - 1999

Si son geste façonne violemment la matière, il n'entrave en rien le flux organique qui fait vivre ses couleurs, il l'accompagne, le porte haut. Aïni est un compositeur virtuose. Le poignet ferme, il bâtit ses œuvres comme autant d'arbres de vie aux allants symphoniques ; du feuillage s'élève une polyphonie presque obscène, l'auteur amoncelle : trop d'ébats, de désirs et de cris, Aïni c'est l'Épicure de la démesure, un boulimique de l'envie.

Son souhait : se laisser absorber, sexe et âme par la cohorte de ses créatures et revisiter à sa manière la Genèse, d'ici-là ne vous leurrez pas : pour truculent qu'il soit, l'art d'Aïni n'est qu'amour et compassion. Qu'il nous guide à jamais entre les cuisses des femmes jusqu'aux viscères de l'entendement.