"Philippe Aïni"

par Dominique Stal,

dans "Quinze ans de peinture contemporaine", Éd. Maisonneuve & Larose

Né en 1952, Philippe Aïni quitte soudainement le métier de pâtissier qu'il avait appris. Autodidacte, il décide à 24 ans de totalement se consacrer à la peinture et à la sculpture.

Aïni dans l'atelier - 1995

D'une intensité brute non pervertie par l'apprentissage et dégagée de tout repère, son oeuvre est pulsion, déferlement, contorsions. Des compositions aux personnages grimaçants, malformés et macabres qui pourraient illustrer la "Balade des pendus" de François Villon. Elles sont d'ailleurs comme les peintures et les ronde-bosses du Moyen-âge dont elles ont la violence. Ses humains sont en souffrance, comme dominés par la peur de ce qui est au-dessus d'eux, de l'inexplicable, et leurs corps sont déformés par des convulsions, des spasmes, des frayeurs. Et ils prennent littéralement corps, ces êtres, puisque Aïni applique sur ses œuvres du rembourrage à matelas qu'il travaille et qui crée ainsi un volume réel. Les notions de beau ou de laid n'ont nulle valeur chez lui, car il montre la beauté dans la laideur et vice-versa. Il faut profondément aimer l'être humain pour le montrer avec une telle dureté et un tel refus de l'embellir, dans toute son horreur, sa laideur et sa souffrance. Sans cet amour, profond et caché, revenu de toutes les désillusions, l'artiste n'aurait pas fait cette oeuvre.

Le dessin ? La perspective ? Peu importe pour Aïni. Ce qui compte, c'est la force expressive de ses images, du quotidien peu réjouissant de la vie. Excessif autant que désabusé, Aïni. Fou autant que lucide. Son cadrage est resserré, aussi étouffant que ces immenses cathédrales dans lesquelles l'Homme se sent minuscule face à la puissance des forces naturelles ou mystiques, selon les croyances de chacun. L'artiste représente l'humanité meurtrière à la recherche de son rachat par la souffrance. Mais les folies meurtrières se répètent toujours et il n'y a pas de progrès dans l'Histoire. Aïni est tel ces troubadours qui passaient de village en village pour raconter avec moult détails les récits d'amour ou les histoires de démons. Ses tableaux voyagent de mains en mains, d'âmes en âmes, comme autant de preuves de l'absurdité de l'existence, de l'humanité. Il ne faut pas porter de jugement réducteur sur son oeuvre car ce n'est pas un artiste de l'à-peu-près et il est une telle fusion avec ses visions que nulle comparaison ne vaut.

Aïni dans l'atelier - 1996